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Paris entre les lignes
Paris, capitale des livres, c’est à la Bibliothèque historique de la ville de Paris où se tient une exposition qui retrace l’épopée du livre, du Moyen Age au XXe siècle. Et confirme le rôle capital de Paris dans ce domaine. Rôle intellectuel, économique, politique qui permettra à l’édition et à l’imprimerie de se développer, et surtout de rayonner sur tout le vieux continent. Manuscrits, livres rares, affiches provenant de divers fonds permettent au visiteur de suivre cette évolution, non sans admirer, à chacun des chapitres qui divisent l’exposition selon un ordonnancement chronologique, les quelque 200 documents présentés, beaux et précieux à la fois.
Historique et… géographique, telle se présente Paris, capitale des livres. Car si Paris avec sa Bibliothèque nationale de France, sa bibliothèque Sainte-Geneviève, ses archives nationales et son Petit Palais (sans oublier, non loin, Versailles) constitue l’un des réservoirs les plus importants en matière de livres anciens, nombre de bibliothèques provinciales ont aussi contribué à enrichir le contenu de l’exposition à l’instar des bibliothèques de Tours, Châteauroux, Reims, Besançon ou encore Limoges. Et si Paris est bien au cœur de l’histoire du livre et de l’imprimerie, cette exposition « centralisée » n’en rend pas moins hommage aux différentes institutions qui recèlent tous ces trésors reliés.
Des trésors qu’il faut se contenter de regarder sans pouvoir les feuilleter. Mais même placés dans des vitrines, ils ne nous en livrent pas moins de formidables indices sur l’histoire parisienne de l’édition. Ce sont ici des incunables, c’est là du grec tout attaché, c’est encore le nom d’un éditeur hollandais indiqué sous un titre de Descartes, Le discours de la méthode pour ne pas le citer, etc… A chacun d’eux se rattache un épisode de l’histoire de France qui va donc du Moyen Age au XXe siècle soit de cette époque où les manuscrits sortent des monastères pour être copiés à l’apparition des nouveaux supports type CD-Rom.
La rue des écrivains
Au long de ce périple long de six siècles, le visiteur découvre qu’au début du XIVe siècle, il y avait à Paris, au sud de la Montagne Ste-Geneviève, une rue dite des écrivains autrement dit des copistes comme en témoigne le livre de la taille datant de 1292 exposé à cette occasion, « le plus ancien registre de la taille conservé à Paris », précise Frédéric Barbier. Avec l’avènement de l’imprimerie, et la Bible de Gutemberg en 1457, on cesse bientôt en France de recopier. Le premier livre imprimé l’est à Besançon en 1470. En 1480, la capitale, forte d’environ 225 000 habitants, publie une quarantaine de titres. En 1500, on en compte déjà 500. Paris rivalise avec Venise pour le premier rang européen en matière d’édition. A l’époque, les imprimeurs qu’on appelle d’ailleurs des libraires à l’instar du célèbre Antoine Vérard sont des familiers de la cour. Et Jean Dérens, le conservateur général de la Bibliothèque, de s’émerveiller devant « cette rareté que constitue l’une des toutes premières affiches de l’époque qui date de 1482 et qui est aujourd’hui conservée à Reims ».
Censure royale
Avec le XVIe siècle, poursuit notre hôte « la mise en page est définitivement théorisée et le caractère romain domine largement ». Des codes pour l’imprimerie et des règlements de plus en plus stricts pour les libraires avec, pour conséquences inéluctables, procès et même exil pour un certain nombre d’imprimeurs-libraires. « La société est marquée par la montée de l’encadrement des professions », confirme Jean Dérens qui rappelle qu’« il n’y a pas de marché à l’époque et que chaque publication est payée par le roi car personne ne pouvait s’offrir une impression. Du coup, il est impossible de savoir à combien d’exemplaires, un livre était imprimé ». Et ce désir de contrôle ne va aller qu’en s’exacerbant au siècle suivant. Pour être imprimeur, il faut bientôt un brevet. La province, et notamment Rouen, devient le refuge pour tous ceux qui souhaitent publier sous le manteau. Terre d’asile également, les pays limitrophes comme la Hollande où, en 1637, sera imprimé Le Discours de la méthode de René Descartes. Paris qui fut deux siècles plus tôt l’égale de Bologne n’est plus la capitale de l’esprit. Même si, relève Jean Dérens, « on touche dans le même temps à une sorte de perfection en matière d’impression des livres ».
La seconde révolution du livre
Le XVIIe est de ce point de vue le siècle de tous les paradoxes. Alors qu’on établit toujours la liste précise des libraires habilités à imprimer, les résistances se font de plus en plus violentes à la faveur des années de Fronde. Et si d’un côté, le pouvoir cherche à contrôler et les libraires et le lectorat, ce dernier n’a de cesse de s’élargir. « En cinquante ans, de 1640 au début du XVIIIe, on est arrivé au chiffre de 15 millions d’exemplaires imprimés pour 30 000 titres édités, ce qui évidemment n’a plus rien à voir avec les 500 exemplaires d’antan », indiquent, de concert, Frédéric Barbier et Jean Dérens. Avec pareille diffusion, Paris, sous les Lumières, redevient le centre intellectuel le plus prisé d’Europe. Même les interdits y circulent et des auteurs accèdent pour la première fois à la notoriété comme Voltaire ou La Fontaine. Le public peut d’ailleurs admirer une édition du Mariage de Figaro de 1784, dans un parfait état de conservation. « La fin de l’Ancien régime marque un tournant dans l’histoire du livre. Apparait déjà la logique de la librairie de masse quasi de l’industrialisation. C’est en quelque sorte la seconde révolution du livre après celle l’imprimerie », résume Jean Dérens.
L’essor de la presse
Au lendemain de la Révolution, le circuit des libraires délaisse la traditionnelle rue Saint-Jacques pour franchir la Seine et emménager sous les arcades du Palais Royal. Au XIXe siècle, les gazettes, journaux et autres feuilles d’information se multiplient. Napoléon commande en 1813 un nouvel annuaire des libraires et imprimeurs. Lesquels imprimeurs ne vont pas tarder à prendre le chemin de la banlieue parisienne comme, à cette même époque, toutes les grandes usines. Pour autant, la censure continue sa chasse aux auteurs jugés licencieux. Entre autres victimes, Gustave Flaubert et sa Madame Bovary dont on peut voir un exemplaire (avant retouches) de l’édition originale datant, donc, de 1857. Mais s’il est un document qui émeut particulièrement Jean Dérens, c’est bien le premier numéro du Journal officiel de la Commune de Paris, datant du 30 mars 1871 : « C’est le seul à porter cet intitulé car dès le numéro suivant, il sera rebaptisé Journal officiel de la République. C’est magnifique de l’avoir, là ». Non moins magnifiques, les premières images qui illustrent, par exemple, des livres de géographie. Ainsi de cette vue splendide du Mont Blanc prise en 1860 et dont le rendu parait, cent cinquante plus tard, d’une incroyable voire miraculeuse qualité.
Paris, capitale immatérielle
Avec le XXe siècle, Paris devient de plus en plus « la capitale immatérielle » du livre pour reprendre le titre de la dernière partie de l’exposition. Si les domaines de la création, de l’édition et de l’information restent intra-muros, la fabrication est en effet poussée, chassée à l’extérieur de la ville. Immatériel, le XXe siècle l’est également dans le sens où les supports changent comme en témoigne l’émergence du CD-Rom dont on prédisait, il y a une vingtaine d’années, qu’il détrônerait le livre dans sa version papier. Et pourtant, rappelle Frédéric Barbier, « on n’a jamais autant imprimé qu’aujourd’hui. Seul bémol, l’édition sur beau papier en voie de disparition. Chez Gallimard, par exemple, chaque livre publié avait droit à une édition sur beau papier. Or, ça ne se fait plus ».
Le livre en tant qu’objet est-il pour autant condamné à plus ou moins longue échéance ? « Il faut se souvenir que le CD-Rom est somme toute une innovation récente et qu’il est difficile aujourd’hui de prédire quoi que ce soit ». Et de conclure, faisant référence aux premiers temps de l’imprimerie, que « tout est à inventer » avant de reconnaître que, pour sa part, il n’a « pas lu un seul livre en entier sur un ordinateur ». Un aveu qui a je ne sais quoi de rassérénant au terme de ce merveilleux voyage en bibliophilie.
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